FONTAINES ET FONTANELLES
Galerie du Passage, Paris
Wendy Artin, Bernini River Gods from Piazza Navona, charcoal on paper, 2001
✽ ✽ ✽
On a parfois envie de remercier un artiste de vous rendre, sans même s'en douter, des souvenirs précieux qui vous ont fait vivre un peu mieux, autrement.
C'est le cas de Wendy Artin et de ses fontaines romaines, dont le charme est soudain celui de Rome, simplement. Alors je me souviens.
Du haut des plus hautes fenêtres de la Villa Medicis, c'est Rome toute entière qu'on découvre : chaque matin et pendant trois ans, tirant les volets de bois intérieurs, ouvrant ensuite largement les deux battants de ma fenêtre, j'étais chaque fois ébloui. La lumière, qui change avec les jours et avec les heures. La lumière, oui... Mais peut-être davantage encore Rome elle-même. Rome dont les dômes et les clochers épinglent le ciel dans d'admirables camaieux où - le jour et l'heure, encore - les roses et les ors succèdent aux gris pâles, aux bleus plus pâles peut-être... Et les poumons se gonflent alors d'un air qui ne ressemble à aucun autre, que mille artistes avant nous, dix mille, cent mille, ont respiré tour à tour.
Et puis, tout en bas, presque à l'a-pic du mur de la Villa qu'un Cardinal de Medicis acheva d'édifier pour faire une œuvre d'art d'un palais que d'autres avaient seulement ébauché, il y a cette vasque circulaire et ruisselante, si vaste, d'un seul bloc de pierre que surmonte un boulet de marbre.
On dit que c'est la Reine Christine, alors à Rome, qui le fit tirer le canon pour réveiller à la Villa un amant trop dormeur à son goût. Célébrissime, le vasque de la Villa Medicis a été peint par bien des peintres, mais au XIXeme siècle, elle est entrée dans l'histoire de l'art sous le nom de a vasque de Corot ». Toute la nuit, quand s'apaisent les pétarades des derniers scooters, on peut l'entendre jouer sa musique, la vasque de Corot. Et qu'on passe la lourde porte de bois cloutée qui ferme la maison, et c'est elle qu'on découvre très vite, ruisselante, lumineuse, éblouissante dans la lumière de nos premiers matins. Sur les tableaux de Corot, on voit encore derrière elle, par delà le mur qui borde la promenade, la coupole de Saint-Pierre, que trop d'arbres cachent aujourd'hui, depuis Corot, mais des siècles aussi avant lui, la fontaine n'a pas change. J'ai parlé de la vasque du Pincio, puisque j'ai vécu dans sa lumière, mais j'aurais pu parler du Bernin et des fontaines de la Piazza Navona ou de tant d'autres, célèbres ou méconnues : Rome est une ville de fontaines. Merci, dès lors, à Wendy Artin de nous les rendre, de me les rendre si bellement.
Tant d'artistes on peint, gravé, dessiné Rome que les plus nobles de ses pierres pourraient en être usées par eux au moins autant que par le temps ! Mais le miracle de Rome, c'est qu'elle survit à tout. Et que, parfois, par elle, des miracles voient le jour. C'est en somme ainsi que je découvre aujourd'hui le travail de Wendy Artin. Un sujet mille fois rencontré et qui, avec elle, se révèle d'un coup dans sa clarté à proprement parler miraculeuse, donc. Par touches légères, légères infiniment, transparences sur transparences, elle réussit ainsi à nous dire la Rome de toutes les fontaines qui est la quintessence de Rome même. La pierre, le marbre et l'eau, des arbres, des feuilles et l'eau : l'eau qui ruisselle sous son pinceau d'aquarelliste semble aussi fluide sur le papier que dans l'air de Rome. L'aria di Roma et le pinceau d'une jeune femme américaine amoureuse comme vous, comme moi, d'une ville qui ne ressemble à aucune autre, voilà à quoi ces fontaines et fontanelles-là nous invitent à rêver.
Avant de vivre sur le Pincio, j'ai vécu à Florence, au-dessous de Fiesole. La villa de la Via delle Fontanelle était déjà habitée par une source qui, toute la nuit, nous rassurait ! Allons, la vie était là. C'était avant hier. Hier, la vasque de Corot lui a répondu en écho ; aujourd'hui ce sont les aquarelles d'une jeune femme qui m'emmènent très loin, tout près, à une terre et une ville que nul, s'il a le bonheur d'y poser le pied, ne devrait quitter. Merci encore une fois, Wendy
Pierre-Jean Rémy
De l’Académie Française
Wendy Artin, Dessins & Aquarelles 1994-2001 catalogue cover
Wendy Artin with Bernini River God charcoal drawings, 2001